Depuis le siècle des Lumières, notre civilisation a tendance à percevoir la “nature” comme un décor inanimé dont on pourrait se servir comme si c’était un magasin de ressources infinies. Cette posture menace désormais nos propres conditions d’existence*.
Comment inventer une relation plus pérenne au monde ? Comment prendre conscience de où et avec qui nous vivons ? Comment réapprendre à prendre soin de nos relations avec ce qui permet nos vies ? Avec ce qui permet la vie ? Comment le faire sans se faire écraser par le poids de la tâche ? Comment réapprendre à sentir où nous vivons, de quoi vit le sol sous nos pieds ? Comment proposer de nouvelles lunettes pour apprendre à vivre d’une manière qui nous permet d’habiter sur Terre ?
Comme Bruno Latour et d’autres nous invitent à le penser, nous vivons une période de l'histoire où nous sommes désorienté.e.s. Les grandes questions écologiques et sociales nous écrasent et il peut devenir difficile de continuer à nous situer et à agir avec sérénité. Dans ce chapitre, nous aborderons des éléments qui nous semblent importants à mettre en évidence avant de plonger dans les cheminements terrestres.
Alors accrochez votre ceinture, on va commencer à atterrir vers le terrestre.
Nous sommes désorientés : où atterrir ?
Bruno Latour propose des questions qui peuvent sembler bien étranges : il questionne la Modernité* et ses grands repères, dont la séparation Nature/Culture*, le Progrès*, la Mondialisation* et la globalisation*, la politique comme exercice exclusif des humains entre eux, etc.
Pour lui, le défi majeur de notre époque est le « Nouveau Régime Climatique* » ou ce qu’il appelle « l’irruption de Gaïa* ». La terre, que nous avons appelée ‘notre environnement’ et qui était exploitée comme un décor inanimé, semble se mettre à réagir. Ce décor inanimé est devenu un acteur* qui commence à se faire entendre. Nous nous étions, avec la Modernité*, « envolés » vers les promesses de la globalisation* dans un voyage étrange oubliant nos conditions d’existence*. Depuis les bactéries aux vers de terre, depuis les arbres aux rivières, tous les êtres qui élaborent nos conditions de vie, nos conditions d’habitabilité* : oxygène, climat, fertilité des sols, etc. ont été négligés. Les Modernes ont pensé être des peuples d’humain.e.s sans « terre sous leurs pieds » et les voilà alors propulsé.e.s comme une civilisation hors sol qui ne sait plus de quoi elle dépend pour subsister.
Il nous faut donc redéfinir ce que sont des territoires de vie, des territoires de subsistance* . La question fondamentale que pose le nouveau régime climatique* est celle de l’habitabilité.
Comme dit Latour : « Il se trouve que les vivants, parce qu’ils rejettent à l’extérieur les déchets de leur métabolisme, créent, par hasard, des conditions nouvelles et imprévues dont d’autres organismes se sont emparés pour prospérer. De fil en aiguille, au cours de plusieurs milliards d'années, un environnement totalement nouveau s’est constitué où il est devenu impossible de distinguer la limite d’un organisme donné et les conditions procurées à cet organisme par les rejets des autres vivants. La question cruciale n’est donc pas celle de la vie ou de l’environnement, mais de l’habitabilité qui permet de maintenir les conditions d’existence pour d’autres vivants –humains compris. »
Les propositions de Bruno Latour et des terrestres* nous semblent un cadre riche pour relier changements concrets dans nos modes de vie et changements des conceptions que nous nous faisons de ce qu’est le monde, nos sociétés, les vivant.e.s, nos projets. Penser autrement nos existences pour inventer d’autres façons de vivre nous impose de considérer autrement les êtres avec lesquels nous cohabitons sur cette terre.
Comment proposer des orientations qui nous permettraient de prendre soin des conditions d’habitabilité* de la terre, pour tou.te.s ses habitant.e.s, les terrestres*? Comment apprendre à ne plus être des humain.e.s qui dominent la ‘nature’ mais des vivant.e.s parmi des vivant.e.s ?
Des dispositifs reproductibles
Bruno Latour nous invite à aborder ces questions le plus pragmatiquement possible, de décrire concrètement et en détail nos territoires et de nous méfier des réponses idéologiques. Il propose de construire des compréhensions situées au niveau de nos réseaux de subsistance*. Et comment propose-t-il de faire cela ? En passant par des dispositifs reproductibles qui viennent questionner nos représentations du monde, de notre époque.
Il s’agit pour nous de promouvoir des manières d’appréhender la complexité des problèmes, de faire des liens entre leurs différentes facettes dans une perspective systémique et critique. Miguel Benassayag écrivait : « L’important n’est pas de trouver les bonnes réponses mais de se poser les bonnes questions »
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Les dispositifs proposés nous invitent à sortir des ornières de la Modernité*, en expérimentant, en étant curieux. Cela nous invite à enquêter sur nos interdépendances. Sortir de ces ornières qui nous influencent au quotidien dans nos pensées et notre agir. Comme le souligne l'étude De la Terre à la terre, ces dispositifs, ces processus viennent questionner nos influences et nous proposer de nouvelles lunettes afin de mieux répondre aux questions écologiques et du nouveau régime climatique*.
Les ateliers terrestres sont des dispositifs de recherche, d’enquête, de mise en mouvement. Difficiles, exigeants, heurtants parfois, déstabilisants souvent, ils permettent de bousculer nos habitudes. Ils se veulent reproductibles afin de pouvoir être utilisés et reproduits, afin de permettre un atterrissage et de réapprendre à se situer.
Une famille de pensée
Si Bruno Latour nous a inspiré une démarche et l'invention d'outils pour la proposer à des collectifs, ce que nous appelons la "pensée terrestre" a été nourrie par de nombreuses autres personnes, réflexions et recherches. Avant, pendant, après, autour et en parallèle citons sans ordre Isabelle Stengers jusqu’à Donna Haraway, en passant par James Dewey, Whitehead, Michel Serres, Edgar Morin, et beaucoup d’autres que nous oublions de citer. Ces personnes l'ont inspiré, s'en sont inspiré.e.s et nous ont inspirées. Elles nous semblent toutes partager une conception systémique de la vie et des relations, une attention particulière pour le vivant et de nos conditions d’habitabilité*. (Et bien sûr, beaucoup d’autres choses encore !)
Si nous allons suivre le cheminement proposé par Bruno Latour dans ses exposés concernant la thématique terrestre*, nous allons aussi nous inspirer d’auteur.rice.s pour enrichir nos ateliers. Citons par exemple :
Vinciane Despret, Baptiste Morizot ou Emmanele Coccia qui ont prolongé et enrichi la pensée terrestre en approfondissant la question des relations entre vivant.e.s. Ces auteur.rice.s ont proposé de nouveaux regards sur le monde animal et végétal.
Anna Tsing, Donna Haraway avec leur influence sur la pensée en situation. Sur leur insistance sur la précision des mots et leurs histoires concrètes et situées dans des situations complexes.
Nous mobiliserons également les apprentissages réalisés au sein de mouvements comme la ZAD de Notre Dame des Landes, l’assemblée constituante bolivienne et la Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère, etc.
Sophie Gosselin et David gé Bartoli viennent poursuivre les travaux de Latour pour questionner de nouvelles manières de faire politique.
Merci à tou.te.s celles et ceux que nous oublions et qui enrichissent la démarche terrestre !
L’intention ici n’est pas de faire une liste exhaustive, mais nous souhaitons mettre en avant que le cheminement que nous suivons n’est pas la pensée d’une personne, mais le fruit de multiples rencontres, de multiples connexions et d’expériences.
Vers de nouveaux récits !
Les dispositifs proposent de sortir des ornières de la Modernité*. Tout engagement a comme élément préalable une représentation critique de notre époque, du monde au sein duquel nous vivons. Toute action s’organise autour d’une façon spécifique de percevoir un problème et d’en estimer la gravité. Le genre d’action qui mobilise un collectif sera déterminé par la représentation qu'il construit de la situation. Il nous faut inventer des récits lucides et inspirants comme le propose si bien Arthur Keller.
S’il est largement admis que notre modèle de développement actuel n’est ni soutenable, ni généralisable, ni souhaitable et qu'il doit être changé, comment élaborer des alternatives ?
L’apprentissage collectif par le biais de l’expérimentation locale peut constituer un élément essentiel dans cette invention de nouveaux horizons ancrés dans des pratiques concrètes afin de permettre l’émergence de nouvelles institutions. Nous croyons à des dispositifs qui viennent questionner nos récits de bases et en proposer de nouveaux qui ne sont plus sous influence de la globalisation.* Ces récits invitent à faire partie des vivant.e.s, entre terrestres* et à avoir des agirs situés dans des réseaux de subsistance qui prennent soin de nos conditions d’habitabilité* et de celles des autres qu’humain.e.s.
Apprendre à prendre soin
Bruno Latour propose de nouvelles manières de redéfinir la politique, non plus entre humain.e.s dans une “nature-décor” mais entre terrestres*. Il nous invite à passer d’un système de production où le monde est un atelier contrôlé par l’Humain.e à un système d’engendrement où l’on prend soin des conditions d’habitabilité* de la terre. Décrire nos territoires détail par détail nous invite à reprendre conscience de nos liens interdépendants avec d’autres. Cela permet de ne plus avoir une posture de moderne entouré d’un décor inanimé mais de passer à une position de terrestres* avec d’autres terrestres*. Les terrestres* prennent soin des conditions d’habitabilités* de la terre en bouleversant leurs représentations du monde, leurs pratiques, leurs manières d’être.
Les processus terrestres développent l’idée de multiplier les interconnexions et nous invitent à nous rassembler et organiser de la façon la plus horizontale possible. Les institutions existantes ne semblent pas capables de répondre aux questions du nouveau régime climatique*. Comme faire émerger de nouvelles institutions par la multiplication d’expérimentations horizontales et situées dans tes territoires de vie* qui prennent soin de leurs conditions d’habitabilité*. Voilà une des questions auxquelles ces dispositifs reproductibles essayent de répondre.
Trouver son concernement
Une des propositions de Latour est que tout est toujours connecté dans un tissu de relations. Il nomme cela le personnel, qui signifie en quelque sorte que nous agissons en tant qu’acteur.rice* d’un réseau mais jamais en étant déconnecté.e. On ne peut pas agir juste pour soi. Latour propose cet exemple avec une carotte qu’on aura achetée chez le/la maraîcher.e. Est ce que l’acte d'acheter une carotte biologique chez un petit maraicher serait individuel ? Non car cette carotte est dans un réseau : maraîcher.e, le semancier.e, bénévoles, vers de terre, soleil, pluie, campagnols, etc.
Alors, est-ce qu’on pourrait individuellement porter le poids des choses sur nos épaules ? D’un point de vue terrestre*, la réponse est non et c’est une des propositions que nous trouvons majeure : proposer aux personnes de trouver leur concernement, ce qui les touche, les émeut dans leur tissu de relations, ce que Latour nomme ses cailloux dans ses chaussures. Partir de la sensibilité et du concernement permet de redonner une capacité d’action et aussi de contrebalancer la tendance à se sentir impuissant.e. Cette proposition redonne une place singulière et située aux acteur.rice.s* car nous sommes tissé.e.s par nos relations et il semble important de laisser la place aux concernements, aux affects* * de chacunes et chacuns.
* les termes suivis d'un astérisque sont définis dans le glossaire
* *Dans la suite du texte, nous utiliserons “affects” comme ce qui touche les personnes dans leur vie sans forcément s’y impliquer volontairement et concernement comme les choses dans lesquelles les personnes choisissent consciemment de s'impliquer.